Société   Mycologique de  Strasbourg


Le genre Tricholomella

par Dominique SCHOTT

A l’occasion de l’exposition 1999 de la SMS nous avons eu l’occasion de voir un champignon peu commun, non pas parmi les espèces exposées, mais en nous promenant aux alentours du pavillon Joséphine.

Ce champignon déjà apporté une semaine auparavant par A. Laisné lors d’une réunion du lundi provenait de la même station : les pelouses du parc de l’Orangerie.

Description de notre récolte :

Tricholomella constricta ©SMS-1999
Photo © D. Schott  - Strasbourg, Pavillon Joséphine, 10.10.99

Sporophores charnus plus ou moins connés, à aspect de Calocybe gambosa mais de couleur entièrement blanc pur.

Chapeau : Charnu jusqu’à 5-6cm de diamètre pour les plus gros exemplaires, d’abord hémisphérique et fermé, puis convexe, cuticule blanc pur, lisse à légèrement feutrée soyeuse presque brillante, un peu salie par la terre végétale.
Lamelles
 : Concolores, serrées s’atténuant vers l’insertion. Sporée blanche.
Stipe : court, 3,5-4 x 1-1,5 cm trapu, ventru ou atténué, base incurvée fusiforme à radicante ( lors de la cueillette l’extrémité du pied se brisait systématiquement et restait fichée dans le sol). Présence d’un anneau membraneux tendant à disparaître sur certains exemplaires.
Chair : blanche, ferme et compacte, à odeur forte de farine  mêlée de concombre, saveur amarescente.

Micro: Spores echinulées, 6 x 10 µ pour les plus grandes. Basides 9 x 30 µ . Suprapelis formé d’hyphes bouclées ± mêlées et aux extrémités libres.

Récoltes : 4.10.99 (Leg. A. Laisné) , 9.10.99 , parc de l’Orangerie dans la pelouse.
Herbier DS991005-01.
Comestibilité : non testée

Premières remarques :

Cette espèce frappe immédiatement par son aspect blanc pur satiné, et par sa forte odeur de farine. Ces caractères ainsi que son habitus tricholomoïde typique font immédiatement penser à une espèce du genre Calocybe. Mais, même s’il semble exister des résurgences automnales, il ne peut s’agir de C. gambosa d’une part à cause de la couleur trop blanche, et d’autre part à cause de la présence d’un anneau sur le stipe.

En consultant les flores de Kühner & Romagnesi ou de Moser, on arrive rapidement à 2 espèces pouvant correspondre à notre récolte : Calocybe constricta ou Calocybe leucocephala.

Les descriptions de ces deux espèces sont cependant assez succinctes, sans doute à cause de leur rareté et ne permettent pas de trancher de façon nette, en effet :

Kühner & Romagnesi décrivent Calocybe constricta muni d’un anneau fugace pouvant disparaître et Calocybe leucocphala toujours dépourvu d’anneau mais avec un pied radicant.

Moser distingue les deux taxons d’après la taille des spores : 7-8 x 4-5 µm pour constricta et 8-8,5 x 5 µm pour leucocephala, il signale aussi pour constricta un lent brunissement du chapeau, des lames et du pied, tandis que leucocephala possèderait un chapeau à centre devenant jaunâtre ou grisâtre.

Notre espèce est restée blanche jusqu'au bout, tout au plus crème pâle à la dessiccation.

Discussion :

Notre récolte présentant à la fois un voile annulaire et un stipe radicant nous laisse dans l’embarras.

Existerait-il une forme à pied radicant de Calocybe constricta ? ou s’agirait-il plutôt d’une forme annelée de Calocybe leucocephala ? Ou bien l’hypothèse émise par certains auteurs scandinaves que ces deux espèces n’en forment qu’une ne serait-elle pas complètement dénuée de bon sens ?
Cette dernière hypothèse semble bien être admise dans « Nordic Macromycetes » dans lequel les auteurs ont synonimisé les 2 espèces en concurrence.

On peut effectivement penser que notre récolte est un intermédiaire entre constricta et leucocephala car, si des intermédiaires existent au niveau de l’anneau comme le confirme M. Bon il peut aussi en exister en ce qui concerne le caractère du pied plus ou moins radicant.

En attendant mieux nous nommerons donc notre récolte constricta.

De Calocybe à Tricholomella :

Ces espèces font partie de la famille de Lyophyllacea à cause de leur sporée blanche et de leurs basides carminophiles et placées jusqu’à lors dans le genre Calocybe, ce qui leur convenait bien à cause de leur habitus tricholomoïde et leur odeur de farine. La présence d’un anneau et de spores non lisses à conduit M. Bon à les sortir du genre Calocybe et à adopter récemment le genre Tricholomella crée par Kalamees. (voir DM Mémoires Hors série N°5).

M. Bon cite également l’existence d’une variété latispora Wychansky 1913 de leucocephala, basée sur la dimension des spores.

En résumé :

Possédant un voile partiel (anneau) mais pouvant facilement disparaître : 1
Toujours dépourvu d’anneau mais possédant un pied radicant : 2

1. Tricholomella constricta (Fr.) Zerova ex Kalamees, Bon 1999

= Calocybe constricta (Fr.) Kühner ex Bon & Courtecuisse, Bon 1986
= Melanoleuca constrictum (Fr.) Métrod 1948, SMF 64:151
= Lyophyllum constrictum (Fr.) Singer 1943
= Calocybe constricta (Fr.) Kühner 1938, SLLyon 7:211 (nom. inval.)
= Lepiota constricta (Fr.) Rea 1922, Brit. Bas.:73
= Tricholoma constrictum (Fr.)Ricken 1915, Blätterpilze
= Armillaria constricta (Fr.) Gillet 1874
= Agaricus constrictus Fr. 1821, Syst.Mycol.1:28

2. Tricholomella leucocephala (Sing ex Bon & Courtecuisse) Zerova ex Bon, Bon 1999

= Calocybe leucocephala (Fr.) Singer ex Bon & Courtecuisse 1987, Doc.Mycol. 69:37
= Lyophyllum leucocephalum (Fr.) Singer 1943, ss Lange, non ss Ricken
= Tricholoma leucocephalum (Fr.) Quélet 1872

Internet au secours …

Afin d’obtenir d’éventuelles informations supplémentaires autour de ces espèces, notamment en matière d’écologie, j’ai tenté ma chance auprès de divers mycologues branchés sur l’Internet.

Voici en vrac quelques réponses obtenues sur le sujet :

Régis Courtecuisse (Faculté de pharmacie de Lille)
« Question taxonomie, bien qu'étant co-auteur des combinaisons respectives dans le genre Calocybe, je ne mettrai pas ma main à couper qu'il s'agit bien de deux entités différentes au rang spécifique. Le problème reste à revoir, à mon avis. Il pourrait bien être question de formes extrêmes d'une chaîne de variations. »

Guy Redeuilh (SMF) :
« J'ai trouvé (avec P. Reumaux) C. constricta sur... chien crevé (il ne restait que les os et la peau sur une surface dénudée). Mais je l'ai aussi trouvé souvent sur des stations apparemment banales »

Albert Marchal (Belgique) :
« A propos du Calocybe constricta qui pousse chez moi, j'ajoute que d'après la littérature (Arnolds 1982, Ecology and coenology ...), il s'agit d'une espèce saprophyte terricole vraisemblablement liée à des milieux contaminés par l'urine des mammifères. Chez moi, c'est très caractéristique, car tous les exemplaires que j'ai récoltés jusqu'à présent étaient localisés dans une zone circulaire de ± 20 cm de diamètre, complètement dénudée, brûlée par l'urine de mon chien. »

Patrick Laurent  (SMHV et SMS) :
« J'ai fait une récolte de Calocybe constricta, voici trois semaine à Vieux Thann 68, sous Laurier cerise, sur terre nue, l'endroit est journellement visité par un chien. Je suppose qu'il y dépose très souvent son urine, ce qui confirme l'hypothèse que j'ai lu. C'était pour moi une première récolte. »

Pierre-Arthur Moreau:
« Je n'ai jamais trouvé jusqu'à présent de Calocybe leucocephala "typique",tel qu'il est illustré par R.Phillips (Champignons, Solar), par exemple : long pied radicant, petit chapeau, pas de voile. Je ne peux donc pas préjuger de son existence. Par contre je connais bien aussi constricta, dont le voile est généralement fragile et donc aléatoire, mais auquel je n'ai jamais vu de pied radicant en pointe. Je suis d'accord sur le fait qu'il s'agisse d'une espèce variable en taille et en port, peut-être est-ce lié à la fréquentation canine ? (peut-être leucocephala est-il lié à une source nitratée plus profonde ? »

Paul Bertea (FAMM) :
« La présence ou non d'un anneau, la forme du pied sont habituellement utilisés pour distinguer les 2 taxons, mais ce sont des caractères fluctuants, et les quelques récoltes que j'ai pu faire (en plaine, sur terrain calcaire) ne m'ont pas permis de trancher la question de manière très nette… Ici, c'est une espèce peu fréquente tout de même. »

JJ Wuilbaut (Cercle de Mycologie de Mons) :
« Chaque fois j'ai été frappé par sa stature disons de Collybia maculata ou deTr. album mais alors avec un long pied radicant, sa blancheur extrême (au moins autant que T. columbetta), et surtout son odeur très forte de farine rance ou de concombre (au moins autant que M. cucumis).
Le revêtement avait de fait un aspect soyeux satiné. Je n'ai pas observé d'anneau, et je ne peux donc me prononcer. D'après la littérature actuelle, il faudrait appeler cette espèce plutôt constricta. En existe-t-il deux? Mystère provisoire…»

Nicolas Van Vooren :
« L'an dernier j'ai pu réaliser un cliché photo de spécimens très frais et donc en parfait état. La présence d'un anneau fragile est bien visible. Cette année, même station, même époque mais des conditions climatiques qui n'ont pas permis le plein développement des sporophores. Résultat : aucun des spécimens récoltés ne présentait d'anneau...A mon sens, C. constricta présente bien la particularité de posséder un anneau, certes fugace, mais dans certaines conditions certaines récoltes ne permettent pas de distinguer ce caractère et donc des récoltes ont sans doute été mal nommées C.leucocephala !
Dire maintenant que ces deux taxons ne forment qu'une seule espèce, il y a un pas que je ne franchirais pas, n'ayant jamais eu entre les mains de spécimens frais et en bon état de C.leucocephala. »

On notera au passage l’écologie assez particulière T. constricta qui révèle une prédilection pour les terrains fortement nitratés (urine de chiens, cadavres). M.Bon cite dans DM HS N°5 le cas d’une abondante récolte réalisée à l’endroit même où, suite à un accident, un camion citerne avait perdu son chargement d’ammoniaque et de nitrate d’ammonium. Toute végétation avait pourtant été totalement brûlée à cet endroit !

Mais ceci n’apporte pas beaucoup d’eau à notre moulin, et la question reste donc posée. Des récoltes futures permettront peut-être de trancher ou tout au moins de préciser d’avantage les caractères respectifs de ces deux espèces.

De longues promenades dans les allées du parc de l’Orangerie en perspective…

Bibliographie :

Bon, 1999, Doc. Mycol. Mémoires Hors série N°5, Les Collybio-Marasmioïdes, page 107
Bull. Soc Mycol de France 1949, Tome 3-4 page 185
Bull. Soc Mycol de France Tome LXIV page 141
Bull. Soc. Linn. Lyon 1979, 48(6) page 349
Doc. Mycol, N° 69 page 37, N°62 page 66
Miscellanea Mycologica - Cercle de Mycologie de Mons - décembre 97
Courtecuisse R & Duhem B 1994, Guide des champignons de France et d'Europe, p. 196
Bon, 1988, Champignons d’Europe Occidentale, page 166
Kühner R. & Romagnesi H., 1953 – Flore analytique des champignons supérieurs, page 162
Moser M., 1978 - Die Röhrlinge und Blätterpilze, Kleine Kryptogamenflora band IIb/2, page 134
Moser & Jülich 1987, FarbAtlas 4:IIICal.1b
Cetto n°594
Phillips 1981, Champignons page 41

Internet :

Site SMS : http://www.multimania.com/sms/champignons/tricholomella_constricta.htm
Site JJ. Wuilbaut : http://users.skynet.be/jjw.myco.mons/Calocybe_constricta(1).html
Planche originale de l'Agaricus leucocephalus de Fries :
http://www.nrm.se/kbo/saml/fries/a/agaleu.html.se

 

 

Carpophore

Cuticule

 

 

 

 

Spores

Basides

 

Page précédente ] Page d'accueil ] Retour ] Page suivante ]


Copyright © SMS 1999 - Tous droits réservés
Conception et administration du site: Dominique Schott
Dernière mise à jour le samedi 02 décembre 2000